SNCF : Julien Coupat reste en détention

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gael
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SNCF : Julien Coupat reste en détention

Message par gael »

SNCF : Julien Coupat reste en détention
LEMONDE.FR | 13.03.09 | 14h50 • Mis à jour le 13.03.09 | 14h57

Julien Coupat reste en détention. La cour d'appel de Paris a rejeté une nouvelle fois, vendredi 13 mars, sa demande de remise en liberté. Julien Coupat est incarcéré depuis le 15 novembre dans l'enquête sur des dégradations contre des lignes SNCF. Il s'agissait de la troisième demande de mise en liberté déposée par cet homme de 35 ans mis en examen pour direction d'une entreprise terroriste et destructions en réunion à visée terroriste.

Son avocate, Me Irène Terrel, avait fait appel d'une ordonnance de rejet de mise en liberté délivrée le 23 février par un juge des libertés et de la détention (JLD). "Une nouvelle fois, la demande est rejetée", a indiqué à la presse Me Terrel, dénonçant un "fiasco politico-judiciaire". Le parquet général avait requis son maintien en détention. L'avocate a dans la foulée annoncé un certain nombre "d'initiatives juridiques et politiques". "Nous allons demander à ce que la juridiction antiterroriste soit déclarée incompétente", a notamment annoncé Me Terrel.

Soupçonné d'avoir commis des dégradations à caractère terroriste début novembre de lignes de TGV, Coupat reste le seul en détention parmi les neuf personnes mises en examen dans cette enquête. Sa compagne, Yldune Levy, avait été remise en liberté le 16 janvier.
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yo.
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Re: SNCF : Julien Coupat reste en détention

Message par yo. »

j'comprends mal qu'on garde en détention une personne SOUPCONNEE.
il me semble qu'il faut des certitudes pour renfermer quelqu'un, non ?
hajimemashite,dôzo yoroshiku onegai shimasu

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gael
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Re: SNCF : Julien Coupat reste en détention

Message par gael »

ça aurait été dans n'importe quel domaine, cette histoire aura jamais eu lieu.

Ici, sur fond de terrorisme (loi anti terroriste et sécurité intérieure d'un certain N.Sarkozy passée relativement bcp trop inaperçu pour la majorité de la population, très peu relayé par les médias aussi), du coup on n'est dans une période dans un domaine de non droit, couplée à ça, on est tjs dans le plan vigipirate à la plus haute alerte, donc on peut faire tout et n'importe quoi sous couvert de luyte contre le terrorisme.

On fait exactement la meme chose avec internet maintenant sous couvert ici de lutte contre la pedopornographie...

Bref, c'est plutot triste pour un éleveur de chèvre qui on refait vivre un village avec un bar associatif de se retrouver dans des conditions comme ça emprisonné...
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clemblaireau
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Re: SNCF : Julien Coupat reste en détention

Message par clemblaireau »

A méditer... Voici le début de l'interview que Julien Coupat a donné par écrit au Monde, je ne mets ici que la premiere page mais pour ceux que ça intéresse, je vous conseille de lire l'article dans son intégralité. Le "terroriste" en question a tout compris du système actuel, au-delà de sa propre détention, totalement injustifiée évidemment (le contraire n'aurait bien sûr jamais pu se produire...).

Ci-dessous le lien vers l'article :

http://www.lemonde.fr/archives/article/ ... 695_0.html

Voici les réponses aux questions que nous avons posées par écrit à Julien Coupat. Mis en examen le 15 novembre 2008 pour "terrorisme" avec huit autres personnes interpellées à Tarnac (Corrèze) et à Paris, il est soupçonné d'avoir saboté des caténaires SNCF. Il est le dernier à être toujours incarcéré. Pour des raisons de place, Le Monde a coupé une question et sa réponse dans la version imprimée, mais publie l'intégralité de l'entretien sur lemonde.fr. M. Coupat a demandé à ce que certains mots soient en italiques.

Comment vivez-vous votre détention ?

Très bien merci. Tractions, course à pied, lecture.

Pouvez-nous nous rappeler les circonstances de votre arrestation ?

Une bande de jeunes cagoulés et armés jusqu'aux dents s'est introduite chez nous par effraction. Ils nous ont menacés, menottés, et emmenés non sans avoir préalablement tout fracassé. Ils nous ont enlevés à bord de puissants bolides roulant à plus de 170 km/h en moyenne sur les autoroutes. Dans leurs conversations, revenait souvent un certain M. Marion (ancien patron de la police antiterroriste) dont les exploits virils les amusaient beaucoup comme celui consistant à gifler dans la bonne humeur un de ses collègues au beau milieu d'un pot de départ. Ils nous ont séquestrés pendant quatre jours dans une de leurs "prisons du peuple" en nous assommant de questions où l'absurde le disputait à l'obscène. Celui qui semblait être le cerveau de l'opération s'excusait vaguement de tout ce cirque expliquant que c'était de la faute des "services", là-haut, où s'agitaient toutes sortes de gens qui nous en voulaient beaucoup. A ce jour, mes ravisseurs courent toujours. Certains faits divers récents attesteraient même qu'ils continuent de sévir en toute impunité.

Les sabotages sur les caténaires SNCF en France ont été revendiqués en Allemagne. Qu'en dites-vous ?

Au moment de notre arrestation, la police française est déjà en possession du communiqué qui revendique, outre les sabotages qu'elle voudrait nous attribuer, d'autres attaques survenues simultanément en Allemagne. Ce tract présente de nombreux inconvénients : il est posté depuis Hanovre, rédigé en allemand et envoyé à des journaux d'outre-Rhin exclusivement, mais surtout il ne cadre pas avec la fable médiatique sur notre compte, celle du petit noyau de fanatiques portant l'attaque au coeur de l'Etat en accrochant trois bouts de fer sur des caténaires. On aura, dès lors, bien soin de ne pas trop mentionner ce communiqué, ni dans la procédure, ni dans le mensonge public. Il est vrai que le sabotage des lignes de train y perd beaucoup de son aura de mystère : il s'agissait simplement de protester contre le transport vers l'Allemagne par voie ferroviaire de déchets nucléaires ultraradioactifs et de dénoncer au passage la grande arnaque de "la crise". Le communiqué se conclut par un très SNCF "nous remercions les voyageurs des trains concernés de leur compréhension".Quel tact, tout de même, chez ces "terroristes" !

Vous reconnaissez-vous dans les qualifications de "mouvance anarcho-autonome" et d'"ultragauche" ?

Laissez-moi reprendre d'un peu haut. Nous vivons actuellement, en France, la fin d'une période de gel historique dont l'acte fondateur fut l'accord passé entre gaullistes et staliniens en 1945 pour désarmer le peuple sous prétexte d'"éviter une guerre civile". Les termes de ce pacte pourraient se formuler ainsi pour faire vite : tandis que la droite renonçait à ses accents ouvertement fascistes, la gauche abandonnait entre soi toute perspective sérieuse de révolution. L'avantage dont joue et jouit, depuis quatre ans, la clique sarkozyste, est d'avoir pris l'initiative, unilatéralement, de rompre ce pacte en renouant "sans complexe" avec les classiques de la réaction pure - sur les fous, la religion, l'Occident, l'Afrique, le travail, l'histoire de France, ou l'identité nationale.

Face à ce pouvoir en guerre qui ose penser stratégiquement et partager le monde en amis, ennemis et quantités négligeables, la gauche reste tétanisée. Elle est trop lâche, trop compromise, et pour tout dire, trop discréditée pour opposer la moindre résistance à un pouvoir qu'elle n'ose pas, elle, traiter en ennemi et qui lui ravit un à un les plus malins d'entre ses éléments. Quant à l'extrême gauche à-la-Besancenot, quels que soient ses scores électoraux, et même sortie de l'état groupusculaire où elle végète depuis toujours, elle n'a pas de perspective plus désirable à offrir que la grisaille soviétique à peine retouchée sur Photoshop. Son destin est de décevoir.

Dans la sphère de la représentation politique, le pouvoir en place n'a donc rien à craindre, de personne. Et ce ne sont certainement pas les bureaucraties syndicales, plus vendues que jamais, qui vont l'importuner, elles qui depuis deux ans dansent avec le gouvernement un ballet si obscène. Dans ces conditions, la seule force qui soit à même de faire pièce au gang sarkozyste, son seul ennemi réel dans ce pays, c'est la rue, la rue et ses vieux penchants révolutionnaires. Elle seule, en fait, dans les émeutes qui ont suivi le second tour du rituel plébiscitaire de mai 2007, a su se hisser un instant à la hauteur de la situation. Elle seule, aux Antilles ou dans les récentes occupations d'entreprises ou de facs, a su faire entendre une autre parole.

Cette analyse sommaire du théâtre des opérations a dû s'imposer assez tôt puisque les renseignements généraux faisaient paraître dès juin 2007, sous la plume de journalistes aux ordres (et notamment dans Le Monde) les premiers articles dévoilant le terrible péril que feraient peser sur toute vie sociale les "anarcho-autonomes". On leur prêtait, pour commencer, l'organisation des émeutes spontanées, qui ont, dans tant de villes, salué le "triomphe électoral" du nouveau président. Avec cette fable des "anarcho-autonomes", on a dessiné le profil de la menace auquel la ministre de l'intérieur s'est docilement employée, d'arrestations ciblées en rafles médiatiques, à donner un peu de chair et quelques visages. Quand on ne parvient plus à contenir ce qui déborde, on peut encore lui assigner une case et l'y incarcérer. Or celle de "casseur" où se croisent désormais pêle-mêle les ouvriers de Clairoix, les gamins de cités, les étudiants bloqueurs et les manifestants des contre-sommets, certes toujours efficace dans la gestion courante de la pacification sociale, permet de criminaliser des actes, non des existences. Et il est bien dans l'intention du nouveau pouvoir de s'attaquer à l'ennemi, en tant que tel, sans attendre qu'il s'exprime. Telle est la vocation des nouvelles catégories de la répression.
Quand on voit ce qu'on voit, et qu'on entend ce qu'on entend on est en droit de penser ce qu'on pense!
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gael
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Re: SNCF : Julien Coupat reste en détention

Message par gael »

j'avais vu l'info, mais je viens seulement de lire ses réponses.

son "par la fusion aussi du policier et du judiciaire" et un truc que j'arrivais pas à exprimer mais qu'est très bien vu; comme le reste d'ailleurs.
Faudrait que je lise ce bouquin qu'on lui attribue, et qu'il dément.
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clemblaireau
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Re: SNCF : Julien Coupat reste en détention

Message par clemblaireau »

Alors concernant le bouquin ça a l'air quand même assez flou cette histoire, je sais pas si c'est lui mais visiblement concernant le style ça lui ressemble beaucoup. Je tiens ça d'un article d'ASI (Arrêt sur images) :

La place et le temps manquent au matinaute, pour produire une analyse exhaustive de l'interview exclusive que Julien Coupat vient d'accorder au Monde, du fond de sa cellule. De toutes manières, rien ne remplacera la lecture et la relecture de ce texte. Savoir si Coupat est un saboteur efficace, un politique cohérent, ou un philosophe consistant peut se discuter, mais c'est assurément un écrivain, et un génial créateur de slogans percutants. Personne ne sait (sauf lui, et notre invité du mois dernier, son éditeur Eric Hazan, qui ne nous l'a pas dit) s'il est bien l'auteur de "L'insurrection qui vient", mais s'il n'en est pas l'auteur, il a lu le livre avec attention, tant on retrouve, dans l'un et l'autre texte, la même ironie glaciale, jetant un tentacule du côté de Platon, un autre du côté de Foucault, ou le même art de renverser la table par des fulgurances, du genre : "ce n'est pas la prison qui serait un repaire pour les ratés de la société, mais la société présente qui fait l'effet d'une prison ratée".

Le "geste médiatique" qu'il vient de co-produire avec Le Monde, en livrant depuis sa cellule une très longue analyse poético-politico-philosophique, restera dans les annales de la littérature carcérale. Car il y a bien coproduction. Le signe le plus tangible en est le fait que Le Monde y ait consacré une pleine page. Pour Le Monde, ce volume "fait sens", comme on dit. Une pleine page, comme à un homme d'Etat, un prix Nobel ou, jadis, aux discours de réception à l'Académie Française: par ce choix, Le Monde signifie quelque chose, mais quoi ?
Un indice supplémentaire est donné par les questions du Monde, finalement assez peu judiciaires, et très politico-théoriques. "Vous lisez Surveiller et punir, de Michel Foucault. Cette analyse vous parait-elle encore pertinente ?" "Que signifie pour vous le mot terrorisme ?" "Vous considérez-vous comme un intellectuel ou un philosophe ?" Et surtout cet extraordinaire effort de concision des deux journalistes sans doute entraînées malgré elles dans une vertigineuse compétition du lapidaire, cette question qui aurait pu être un titre durassien : "pourquoi Tarnac ?" C'est le genre de questionnaire que l'on aurait pu faire passer à Aung San Suu Kyi, à Mandela pendant sa détention, ou à n'importe quel détenu politique dans n'importe quelle dictature. Cela en dit long sur le bouleversement des repères, et sur le criant besoin de cris, capables de faire contrepoint au tumulte dominant.

Par Daniel Schneidermann le 26/05/2009
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clemblaireau
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Re: SNCF : Julien Coupat reste en détention

Message par clemblaireau »

Ca s'accélère... Visiblement une sortie de prison est envisagée aujourd'hui pour Julien Coupat, quelques jours après son interview retentissante, qui n'en finit pas de faire parler. A propos voici un article chopé une fois de plus sur ASI, qui décortique de nouveau le texte et le "style" Coupat, et qui tente d'éclairer un peu cette histoire :


L'interview accordée par Julien Coupat au Monde aura donc précédé de quelques jours (et accéléré ?) sa probable sortie de prison.
Puisque ici le temps et l’espace ne manquent pas, et puisque aussi l’interview a suscité quelque émoi, revenons sur le spectaculaire "geste médiatique" nous offrant sur le plateau d’une pleine page du Monde la parole du "Coupat idéal" en sa prison de la Santé.



Un Coupat qui parle comme un livre

Parlant comme un livre - la chose tient au genre hybride auquel nous avons à faire : une interview, d’habitude, c’est de l’oral et de l’oral, questions parlées, réponses parlées, avec léger relâchement du niveau de langue, séquences syntaxiques plutôt brèves, tournures plus familières. Point de ces marqueurs d’oralité ici, où au contraire tout fait signe vers de l’écrit très écrit. Pas seulement la longueur des séquences et la relative complexité syntaxique, mais aussi les innombrables italiques d’insistance : "Face à ce pouvoir en guerre", "on a dessiné le profil de la menace", "L’essentiel, dans la guerre moderne"… Ces italiques, les journalistes nous précisent que Coupat "a demandé" qu’ils y figurent, c’est-à-dire qu’ils soient maintenus tels qu’ils les a écrits : ainsi son propre geste d’écriture passe-t-il à travers les murs de la Santé, sans être dénaturé par la machine médiatique dont il se défie tant.

Ce geste-là, la mise en italique volontaire, est une figure éminemment significative : usage graphique, il est évidemment propre à l’écrit ; mais il y mime un effet d’oralité, l’effet d’insistance par lequel on hausse le ton, détache le mot, l’accompagne d’une gestuelle de mise en valeur. Privé de la possibilité de mobiliser ces ressources du paraverbal pour bien se faire entendre, l’écrivant couche ses lettres à défaut de lever la voix ; et quand l’écrivant est en prison, qu’il ne peut pas se faire entendre parce qu’il est interdit de communication orale, ces italiques signent à la fois son impuissance et sa toute puissance, sa claustration et sa liberté : il ne peut pas nous parler, mais il peut nous écrire, et nous écrivant, nous faire entendre exactement comme il parlerait. Sauf qu’il écrit, donc. Et vraiment, comme un livre. Et pas n’importe lequel.
Evidemment, on "entend" L’insurrection qui vient partout. Et d’abord dans tous ces italiques, dont l’usage est aussi massif dans l’opuscule édité par Hazan que dans l’entretien accordé par Coupat. Dans Le Monde "il est bien dans l'intention du nouveau pouvoir de s'attaquer à l'ennemi, en tant que tel », dans L’IQV "la bourgeoisie a dû se nier en tant que classe", dans Le Monde "on produit, positivement, l'ennemi politique en tant que terroriste", dans L’IQV "le capital a dû se sacrifier en tant que rapport salarial" ; c’est toujours au même endroit, et de la même façon, qu’on lève la voix.

D’où ça parle ? Le lieu commun d’une vérité opprimée

Je dis "on", pour faire simple : je me fous de savoir si Coupat a écrit tout ou partie ou rien du tout de L’Insurrection… La chose ne regarde personne, et certainement pas la justice, dont on voit mal ce qu’elle pourrait faire d’une quelconque certitude en la matière, si elle y parvenait par on ne sait trop quelle procédure divinatoire. En pointant les innombrables similitudes entre les deux écritures, je n’entends pas ici participer à l’invraisemblable persécution dont Coupat est victime, alors qu’il n’est jusqu’à preuve du contraire coupable de rien, mais circonscrire le lieu d’énonciation commun à ces deux textes : c’est, de toute façon, un lieu commun. Le Comité Invisible affirme s’être contenté "de mettre un peu d’ordre dans les lieux communs de l’époque" et n’avoir "fait que fixer les vérités nécessaires" ; et Coupat dans sa cellule constate que "le propre des vérités est d’échapper, à peine énoncées, à ceux qui les formulent" et que "tout ce qui figure (dans L’IQV) est rigoureusement, catastrophiquement vrai" (c'est lui qui souligne) : la vérité est donc cet absolu qui flotte dans l’air du temps et dont quelques uns sont capables de se faire les fidèles scribes, Coupat, comme le Comité Invisible.
On notera qu’une telle position énonciative – se déclarer détenteur d’une vérité absolue – sort considérablement renforcée d’une position d’énonciation concrètement opprimée : l’anonymat et la clandestinité pour le Comité Invisible, la réclusion pour Coupat. Deux lieux frappés d’interdit, signant sinon la répression, du moins l’oppression dont cette parole est supposée faire l’objet, parole qui ne nous parvient à chaque fois que comme à moitié baillonnée, montrant donc au passage le baillon et la main de l’oppresseur qu’elle dénonce. D’où une grande part de la fascination que cette parole suscite : une parole frappée d’interdit paraît plus vraie qu’une qui a libre cours, comme si la puissance transgressive nécessaire à son émission garantissait sa charge véridique (hypothèse absurde : nier l’existence des chambres à gaz est une parole frappée d’interdit, et il n’y a que quelques fous furieux pour penser que c’est parce que c’est vrai que c’est interdit de le dire…)


La vérité sur le mensonge

Mais donc : quelle est cette vérité qu’il serait "interdit" ou séditieux de dire ? C’est une analyse de la situation en plusieurs points, dont l’un consiste à considérer qu’on nous ment. "On", c’est-à-dire les médias et les pouvoirs, pris dans le même pronom indéterminé. Le grand soupçon antimédiatique était déjà dans L’IQV : il y était question du "conte médiatique", de "l’omerta et la falsification médiatiques" ; sous la plume de Coupat c’est encore "la fable médiatique" et le "mensonge public", confondus dans ce "on" de complot qui court dans les lignes de L’IQV comme dans celles de Coupat, citées ici : "On aura, dès lors, bien soin de ne pas trop mentionner ce communiqué (par lequel un groupe allemand revendiquait les sabotages de caténaires), ni dans la procédure, ni dans le mensonge public" (là c'est moi qui souligne).
Que les médias aient été ridiculement maladroits et démesurément prompts à s’identifier aux névroses du pouvoir, la chose ne fait aucun doute et nous n’avons pas ménagé nos efforts, ici même, pour le faire savoir ; "les journaux n’ont pas la science infuse dès le premier jour" (qu’ils se taisent donc, en attendant !), et trop peu de garde-fous contre leurs propres fantasmes.

Mais passé les errements premiers, liés à cette hâte coupable où les précipite le souci de bien vendre, il semble que pour la plupart ils aient ajusté le ton et la vision : n’est-ce pas la même "fable médiatique" qui depuis novembre nous informe que le dossier de Coupat est à peu près vide, le même "conte" qui publie tribunes et chroniques dénonçant son incarcération grotesque, et qui donc, lui tend cette magnifique tribune en pleine page du Monde ?
Comment, mais comment donc la fable de la fable médiatique tient-elle encore, dans la tête de Coupat, au moment où paraît dans un journal de référence son copieux et non contradictoire entretien ?


Du performatif au prophétique : la déclaration de guerre

Un autre point constitutif de cette situation décrite "en vérité", consiste dans l’affirmation que c’est la guerre. L’affirmation est déjà partout dans L'IQV : "la guerre n’est plus isolable dans le temps, mais se diffracte en une série de micro-opérations, militaires et policières, pour assurer la sécurité", on la retrouve chez Coupat : "Face à ce pouvoir en guerre qui ose penser stratégiquement", "l’essentiel, dans la guerre moderne", "il y a donc, bel et bien, une guerre" (c’est bien sûr lui qui souligne, à chaque fois). Pourquoi cette insistance ?
Peut-être parce que : déclarer "c’est la guerre", c’est déclarer la guerre. Parce qu’une guerre commence par une déclaration. Comme la promesse ou l’excuse, la déclaration de guerre est un performatif : elle accomplit ce qu’elle énonce, elle le réalise, elle a valeur d’acte. Et l’on découvre peut-être ici ce qui a mis L’Insurrection qui vient dans le collimateur du pouvoir : ce n’est pas "juste" un texte, ni forcément d’ailleurs un texte "juste", c’est, littéralement, une déclaration de guerre. Et Coupat en prolongeant cette rhétorique déclarative se confond avec le Comité Invisible, en endosse la responsabilité énonciative, et s’expose à la réponse que suscite toute déclaration de guerre : que fait l’ennemi désigné par un assaillant qui lui "déclare la guerre" ? Il le prend au mot, se défend, et lui fait la guerre en effet.
Naissance du prophète

Et c’est ainsi qu’on devient prophète : voyant la guerre partout, on la déclare, on la déclenche, on la subit, on se retrouve arrêté, et l’on peut dire : j’avais raison. Et à la question "Comment vivez-vous votre détention ?", répondre par un "Très bien, merci" aux allures de triomphe.

C’est tout le paradoxe de Coupat : alors qu’il prétendait à l’anonymat et à la liberté, c’est en cellule et célèbre qu’il tient sa plus grande victoire.
Toute sa rhétorique est brusquement, et violemment, validée par le réel qui vient faire réponse à sa parole, qui la confirme en prétendant la punir, et le couronne en le désarmant.


Mais si c’était vraiment la guerre, les stratèges du pouvoir offriraient-ils à leur ennemi ce statut de martyr, qui l’érige en prophète ? Cette lamentable gaffe judiciaire, qui n’en finit pas de ne pas trouver sa solution de sortie, fait bien plutôt l’effet d’une misérable lutte d’ego façon cour de collège : tu m’as traité, là, tu m’as traité, tartagueule à la récré. En prenant au mot le Comité invisible et le philosophe de Tarnac, le pouvoir, trop soucieux de ménager sa face pour être vraiment pris au sérieux, trahit bien plus de maladresse et d’impuissance que d’occultes et savantes intentions belliqueuses.

Vue d’ici – de nos vies qui luttent, chacune à sa mesure, sans forcément faire la guerre et sans faire de spectacle - ce qui se joue là-bas entre prison et ministère, ce n’est pas "la guerre" : c’est une bagarre de gamins orgueilleux dont on a simplement hâte qu’elle se termine, avec l’intuition que le spectacle de guerre qu’elle offre finit par occulter les luttes nécessaires auxquelles le réel ne cesse pas de nous convoquer.

Par Judith Bernard le 28/05/2009
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